L’Afrique s’urbanise rapidement. De nouvelles villes dites « intelligentes » émergent, mais elles reproduisent des modèles étrangers standardisés, marginalisent les communautés locales et réduisent le droit à la ville.
Introduction
L’urbanisation rapide en Afrique a engendré des défis majeurs pour ses villes, dont le droit à la ville, regroupant l’accès aux services essentiels, le logement, les transports et la participation citoyenne. La création de nouvelles villes est considérée comme une solution, mais selon des modèles importés qui négligent souvent les réalités culturelles, sociologiques, climatiques et économiques africaines, produisant des villes inadaptées. Cet article analyse l’évolution urbaine en Afrique, insistant sur la nécessité de repenser et d’adapter les modèles pour des villes durables, résilientes, inclusives, répondant aux aspirations des habitants et garantissant le droit à la ville pour tous.
La production urbaine de la période coloniale à la période postcoloniale
La production urbaine en Afrique a connu d’importantes mutations de la période coloniale à la postcoloniale, avec des centres urbains prospères tels que Tombouctou et Gao au Mali avant la colonisation. L’arrivée des colonisateurs européens au XIXe siècle a influencé la structure urbaine africaine. L’organisation spatiale des villes (disposition des rues, quartiers des affaires, quartiers des artisans, quartiers résidentiels, palais royal) a révélé l’existence de schémas d’aménagement dictés par un souci d’urbanisme (Mercier, 1962), mais profondément ségréguée. Les espaces urbains ont été marqués par une dualité spatiale entre les villes portuaires centrales, situées principalement sur les côtes, pour les Européens et leurs périphéries « indigènes » pour les populations autochtones. Cette dichotomie, basée sur des critères culturels, sociaux et raciaux, a contraint les populations autochtones à forger leur propre rapport à la ville, donnant naissance à des villes spontanées, comme Goerg (2006), Dulucq (1996, 2004) l’ont observé, tandis que les centres modernes bien planifiés semblaient promettre un avenir prometteur pour l’Afrique (Drakakis-Smith (2000).
Après les indépendances, des impacts complexes de la colonisation ont persisté, créant des inégalités sociales et une planification urbaine inadaptée, selon Achille Mbembe (2003), avec les villes africaines postcoloniales reflétant « les cicatrices du passé colonial » et de l’exploitation économique, une situation qui continue d’attirer les migrants ruraux en quête de meilleures conditions de vie vers les centres urbains.
Au cours des deux dernières décennies, la croissance économique sans précédent sur le continent africain a entraîné une transformation généralisée, obligeant à réviser la production urbaine pour répondre aux préconisations de développement durable inscrites dans l’Agenda 2030 de l’ONU. Alors que la population urbaine actuelle atteint 472 millions, elle devrait doubler d’ici 2040, portant le chiffre à un milliard, avec une augmentation de 187 millions prévue d’ici 2025. Cette urbanisation rapide et incontrôlée a favorisé une forme de périurbanisation, héritée de la période coloniale.
Pour relever les défis découlant de cette urbanisation galopante, tels que le déficit de logements, le déséquilibre entre l’offre et la demande en matière d’emploi, les problèmes de congestion urbaine, les inégalités sociales et spatiales, ainsi que les problèmes d’insalubrité, des villes nouvelles surgissent en périphérie des grandes villes- capitales. Ces villes émergent soit de manière spontanée, résultante d’une articulation hybride entre des éléments formels et informels, soit de manière planifiée sur la base de concepts prédéfinis, comme la « ville durable », la « ville verte » ou la « ville intelligente. » Elles sont réalisées en partenariat avec des développeurs privés, à la fois des pays développés du Nord et des pays émergents du Sud, qui considèrent désormais l’Afrique comme un marché prospère pour le « business de fabrication de villes » (Sassen, 2013)1.
Ces villes émergent soit de manière spontanée, résultante d’une articulation hybride entre des éléments formels et informels, soit de manière planifiée sur la base de concepts prédéfinis, comme la « ville durable », la « ville verte » ou la « ville intelligente. »
De plus, elles se transforment en moyens de marketing, permettant aux pays promoteurs et financeurs d’impulser leur influence et leur capacité de séduction (soft-power). On retrouve les mêmes pratiques et démarches, qu’il s’agisse de De Konza à Nairobi, Diamniadio à Dakar, Kilamba à Luanda ou Eko Atlantic à Lagos, où les enseignes publicitaires annoncent des infrastructures futures à la fois grandioses et parfois hypothétiques, comme l’ont souligné De Boeck et Baldji (2016). Cette standardisation des villes, qualifiée par Koolhaas (1994) comme une « ville générique » avec des éléments normatifs, voire standardisés, souvent reproductibles, pour concevoir des villes, s’étend sur tout le continent.
Cependant, cette tendance à la standardisation de la production urbaine est en tension avec les spécificités socioculturelles africaines, invitant donc à une analyse plus approfondie pour comprendre les dynamiques complexes et leurs implications.
Analyse critique des approches de planification urbaine
D’abord, la production des villes nouvelles présente des défis majeurs à relever. Initialement conçues pour faire face à la croissance urbaine rapide et soulager la congestion des centres existants, ces villes peinent souvent à répondre adéquatement à la question fondamentale du droit à la ville. Elles sont souvent marquées par une préférence pour l’adoption de modèles urbains standardisés, suscitant des critiques sévères quant à leur pertinence pour les réalités locales et leur impact sur les diverses communautés. Ces modèles, imposés de manière descendante et importés des pays développés du Nord ou promus par des organisations internationales, ont tendance à engendrer une standardisation urbaine qui néglige la richesse
de la diversité architecturale, des systèmes de valeurs locaux et des spécificités culturelles, sociales et géographiques africaines.
Ensuite, les approches de planification rigides et exogènes, résultant de la diffusion de modèles urbains, ont des conséquences néfastes en marginalisant les communautés locales et en créant des conflits sociaux et fonciers, notamment des expulsions inopportunes de populations autochtones détenant des droits coutumiers sur les terres2. Ces approches sont également critiquées pour leur focalisation excessive sur le développement économique, au détriment de la participation citoyenne, un élément important du droit à la ville. Cette orientation économique conduit à des décisions unilatérales prises par les autorités gouvernementales, les planificateurs et les développeurs, excluant ainsi les voix et les besoins des populations locales, ce qui entrave la création de communautés dynamiques et résilientes, comme l’a souligné Jane Jacobs (2007).
En outre, l’adoption de modèles urbains standardisés engendre des problèmes systémiques tels que la fragmentation sociale et spatiale, l’exclusion économique et une déconnexion entre la planification et la mise en œuvre, en raison de leur inadaptation aux réalités économiques du terrain. Les ressources limitées, les contraintes financières et les capacités techniques limitées des États africains porteurs de ces projets rendent difficile la mise en œuvre complète des plans, conduisant ainsi à la création de villes inachevées, inefficaces, voire abandonnées. Cette approche favorise également la création de « zones résidentielles » et commerciales isolées, privant les citoyens les plus démunis de l’accès à des services essentiels tels que le logement social, les transports, les espaces verts, l’éducation et l’emploi, ce qui aggrave l’exclusion sociale et renforce les inégalités socio-économiques. Par exemple, dans la ville nouvelle de Diamniadio, en périphérie Est de Dakar, le logement social, destiné principalement aux ménages les plus pauvres, coûte 20 millions de FCFA, tandis que le salaire minimum est de 57 000 FCFA et que 90 % de la population travaille dans le secteur informel3.
Enfin, l’approche standardisée de la planification urbaine pose un problème en termes de durabilité environnementale. Les modèles favorisés en Afrique privilégient une approche centrée sur l’automobile et la dépendance aux énergies fossiles, inspirée des pays développés à niveau de vie élevé, ce qui a des conséquences négatives sur la qualité de l’air, la congestion et l’empreinte carbone des villes nouvelles. De plus, le changement d’affectation des terres, comme le cas de Diamniadio — jadis terre d’agriculture de gombo constituant depuis très longtemps la principale source de revenus des populations autochtones —, entraîne une perte d’espaces verts, l’artificialisation des terres, la destruction des champs agricoles et de l’écosystème. Pour atténuer ces impacts environnementaux attentatoires, une approche de la planification urbaine plus écologique s’avère nécessaire.
De la nécessité de « tropicaliser » l’urbanité en Afrique
Il y a une nécessité de tropicaliser » l’urbanité en Afrique en reconnaissant tout d’abord que les villes africaines, de par leur pluralité, sont des pôles d’innovation, de créativité et de résilience. Les compétences locales des citadins, incarnées par l’organisation spatiale de la vie à différentes échelles, engendrent une diversité de connaissances adaptées à des contextes spécifiques, souvent ignorées ou rejetées dans les modèles urbains importés lors de la création de nouvelles villes. Ces dernières, axées sur une planification à long terme, se heurtent à la « ville réelle » (CISSE, 2022)4, une réponse immédiate aux besoins des populations, ancrée dans le présent, façonnée par les savoirs vernaculaires et une articulation de pratiques formelles et informelles.
Les citadins africains développent en permanence « des formes d’auto-organisation et d’entraide pour relever les défis urbains » Simone (2004), suscitant des initiatives communautaires qui insufflent une nouvelle vie aux périphéries urbaines marginalisées, délaissées et réinventent des modèles de développement urbain spécifiques à leurs conditions économiques et sociales.
Les compétences locales des citadins, incarnées par l’organisation spatiale de la vie à différentes échelles, engendrent une diversité de connaissances adaptées à des contextes spécifiques, souvent ignorées ou rejetées dans les modèles urbains importés lors de la création de nouvelles villes.
Par ailleurs, le droit à la ville constitue une préoccupation majeure pour de nombreux citadins en quête de logements décents et d’accès aux services urbains de base. Ainsi, au lieu de privilégier systématiquement des partenariats internationaux et des modèles de villes standardisés, il est nécessaire de s’inspirer des pratiques citadines existantes, de réviser les dynamiques de production urbaine, et de concevoir des modèles urbains inclusifs, contextualisés et adaptés, en prenant en considération les aspirations des communautés locales et en favorisant la diversité architecturale et culturelle. Les pratiques communautaires, les économies informelles et la solidarité urbaine peuvent servir de bases solides. De plus, en impliquant les habitants dans les processus décisionnels, en tirant parti de leurs connaissances et de leurs compétences diverses, il est possible de créer des environnements urbains répondant aux besoins réels et pluriels des africains, tout en préservant leur identité culturelle, architecturale et sociale, renforçant ainsi leur attachement aux villes nouvelles proposées.
Enfin, la « tropicalisation » de l’approche de la planification des villes nouvelles implique une prise en compte des spécificités climatiques du continent africain, notamment les défis environnementaux et les nombreux impacts liés aux changements climatiques (réchauffement climatique, inondations…). Ainsi, plutôt que d’adopter simplement des modèles préexistants et préfabriqués par des développeurs étrangers, les États africains devraient élaborer des approches de planification urbaine résilientes, inclusives et adaptées à leur contexte climatique. Cette démarche de planification « tropicalisée » pour forger un avenir urbain prometteur sur le continent africain contribuera à bâtir des villes où les citoyens s’épanouissent, où le patrimoine culturel est préservé, tout en protégeant l’environnement.
Conclusion
En définitive, la production urbaine en Afrique, depuis l’empreinte coloniale européenne jusqu’aux nouvelles villes, a été complexe. Les villes coloniales étaient marquées par la ségrégation, tandis que les villes postcoloniales ont suivi des modèles standardisés en tension avec les réalités africaines. Pour répondre au droit à la ville, il est essentiel de tropicaliser l’approche urbaine en intégrant les spécificités climatiques, environnementales, sociales et culturelles. En engageant les communautés locales et en valorisant leurs connaissances, il est possible de créer des villes plus adaptées, inclusives et résilientes. En adoptant cette vision globale, les nouvelles villes peuvent devenir des moteurs de développement durable, offrant un environnement urbain équitable et de qualité pour les citoyens présents et futurs du continent africain.
Les notes :
1 Saskia Sassen : https://www.humanite.fr/tribunes/saskia-sassen-la-ville-est-un-espace-interessant-p-546274
2 C’est le cas des populations de Déni Malick Gueye, au nord du pôle urbain de Diamniadio. Les populations se sentent dépossédées de leurs terres agricoles transmises de génération en génération au nom d’un droit coutumier. Les modalités auxquelles le foncier a été prise est globalement mal comprises par la population, selon les propos recueillis lors de nos enquêtes en juillet 2019. En effet, il n’y a pas eu suffisamment de concertation avec les populations locales et les paysans qui cultivaient les terres au nord n’ont pas eu des indemnisations à la hauteur de leurs attentes et activités traditionnelles. De plus, le fait que l’Etat attribue des fourchettes foncières à des développeurs étrangers est très mal perçu par la population locale qui se sent exclue des processus de mise en place de la ville nouvelle. Cf. Thèse de doctorat Cheikh CISSE, 2022.
3 https://www.monde-diplomatique.fr/mav/143/CESSOU/53893
4 https://acresa.org/au-dela-des-villes-nouvelles-planifiees-en-afrique-l…
Références :
De Boeck, F. & S. Baloji (2016). Suturing the City. Living Together in Congo’s Urban Worlds. London: Autograph ABP:
Drakakis-Smith, D. (2000) Third World Cities (New York: Routledge). DOI : 104 324/9 780 203 456 736
Dulucq S., (1996) « Les ambiguïtés du discours et des pratiques urbaines : Afrique noire francophone (c. 1900-c. 1980) », in C. Coquery-Vidrovitch et O. Goerg (éd.), La ville européenne outre mers, op. cit. https://www.academia.edu/24352466/De_Boeck_F._and_S._Baloji_2016_._Suturing_the_Cit y._Living_Together_in_Congos_Urban_Worlds
Jacobs, J. M. (2007). Cities and the Wealth of Nations: Principles of Economic Life. New York: Vintage Books.
Mbembe, A. (2003). De la postcolonie : essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine. Paris : Karthala.
Mercier P., (1962), « Civilisations du Bénin », Paris, Société continentale d’Éditions
illustrées.
Simone, A. (2004). For the city yet to come: changing African life in four cities. Durham: Duke University Presss